Delteil (Joseph),1894-1978, une figure originale et anticonformiste de la littérature française  
   

 

EXTRAITS DE FILMS: VOIR ET ECOUTER DELTEIL

 

EXTRAITS SONORES : ECOUTER DELTEIL

 

 

CHOIX DE QUELQUES CITATIONS

Quelques Poèmes de Jeunesse

QUELQUES EXTRAITS DE SES LIVRES


SUR LE FLEUVE AMOUR


Elle est née au bord de l'Amour, dans une cabane jaune, un soir... Le village est tout empli d'un bêlement de moutons. Chaque maison parfume ses poutres d'une odeur de cuisine grasse. Le fleuve bordé d'arbres blancs charrie un limon très tendre. Les renards bleus ont franchi la muraille. Une neige calme tombe sur la Sibérie.
Elle est née sur une natte de poil de chèvre, qui lui inflige la première piqûre de la vie. Pas de médecin ni de vieille femme diplômée. Le père est en forêt pour la saison du bouleau. Seul le frère aîné, Tserzef, cinq ans, aide à la délivrance. Il porte dans ses mains le bol de faïence plein de miel de l'Altaï, et à petits coups gauches, il en badi-geonne les lèvres de Ludmilla. Parfois, si la mère s'arrête un instant de gémir, en cachette il lèche ses doigts dorés. On n'entend, dehors, que l'aboi du chien Ksour contre la lune nouvelle.
Elle a grandi près de l'eau. Ou plutôt, c'est le fleuve qui s'est amenuisé jusqu'à elle. D'abord, c'était une vaste étendue d'eau de haute taille, pâle et farouche, gardée par des arbres en armes. Puis, Ludmilla l'a vu diminuer jour à jour de largeur et de sévérité, se proportionner à elle-même, sou-rire à travers ses glaces, ou, l'été, fleurir pour elle. Et un jour, elle a osé. Elle l'a pris dans ses bras, et elle a joué avec...


Extrait de Sur le Fleuve Amour (1922), Œuvres complètes (Grasset), pages 22-23

CH0LERA
Une brune de 15 ans, une brune au quinzième degré. Le visage est plein de sable, de jaunisse et de confiture. Longue, longue, longue fille Deux jambes avec un nez dessus et un sexe entre. Les cheveux par-dessus le marché. Frais dans ce visage d'épine-vinette, il y a des yeux d'érable. L'aiguillon, c'est la langue, et les bœufs les joues. Le front maigre et rectangulaire d'un corbeau. Au second plan, comme deux lunes rousses, les seins.
Corne c'est peut-être la plus sympathique, mais à coup sûr la plus grasse. Elle a de pleines mains de graisse et les joues roulées dans le suif. Elle a dix-sept ans et son ventre neuf mois de plus. Je ne veux pas dire qu'elle est grosse, mais grasse. Les mots en asse fournissent des rimes très sensuelles, des rimes qui forniquent. Ça sent la vache, l'anus et Madame Butterfly. Autour de la scène, une atmosphère chaude, toute en vapeur, une de ces atmosphères qui bouchent les oreilles et crèvent les yeux. Corne, corne de mélancolie.

Extrait de Choléra (1923), Œuvres complètes (Grasset), page 115


JEANNE D'ARC

Du haut du bûcher, Jeanne considérait le specta-cle de cette foule et de cette ville. C'était un de ces moments de pathétique silence qui précèdent les grands cataclysmes, un de ces silences lourds de mort. En bas, sur la place, les soldats à casaques rouges se démenaient, rapetissés et rigolos. Des moines violâtres récitaient des patenôtres. Des jeu-nes filles en coiffes roses riaient avec leurs amants. Des gosses verts et rouges, en attendant le spec-tacle, jouaient au galet dans un coin. Des chevaux pétaradaient. Des cris, des commandements mili-taires s'emmêlaient en diagonale. Un petit vieux à barbe blanche, au premier rang des spectateurs, déjeunait d'une rondelle de saucisson.
Mais là-haut, Jeanne planait au-dessus de cette foule. Elle était de plain-pied avec les plans supérieurs, avec la cime des arbres, avec les toits des maisons. Les clochers lui faisaient face, et le ciel était autour d'elle, était en elle. Elle regardait cette ville, ces mille églises gothiques chargées de den-telles comme des épouses, ces pignons pointus sucés par l'azur, ces tours faites d'aiguilles, cette fabuleuse broderie de pierre, ces joyaux d'art et d'hu-manité. Il faisait doux maintenant, doux et tendre. Des nuages chargés de lait passaient au-dessus des clochers chargés d'or. La brise était délicate comme le souffle d'une vierge. Les arbres municipaux on-dulaient sous leurs charges de feuilles. C'était vrai-ment un beau jour de mai. Des moineaux en chaleur faisaient la voltige d'un orme à l'autre, tour-billonnaient autour du bûcher. L'un d'eux, insolent et frisé, vint se percher sur la tête de Jeanne, sur ses cheveux pareils aux blés. Et Jeanne souriait, heureuse d'un oiseau...
Et ce fut alors que le bourreau mit le feu.
D'en haut, Jeanne le vit, et soudain prise de ter-reur, elle criait (…)

Extrait de Jeanne d'Arc (1925), Œuvres complètes (Grasset), page 347

LES POILUS

Les Tranchées. Là règne un homme qu'on appelle le Paysan. Les Tranchées, c'est affaire de remueurs de terre, c'est affaire de paysans. C'est l'installation de la guerre à la campagne, dans un décor de travaux et de saisons. Les Tranchées, c'est le retour à la terre.
En fait, il restait surtout des paysans dans les tranchées. A la mobilisation, tout le monde était parti gaiement. Se battre, le Français aime ça (pourvu qu'il y ait un brin de clairon à la cantonnade). L'offensive, la Marne, la course à la mer, un coup de gueule dans un vent d'héroïsme : ça va, ça va ! Avec un sou d'enthousiasme, on peut acheter cent mille hommes. Mais après les grandes batailles, dès qu'on s'arrêta, lorsque vint l'hiver avec ses pieds gelés, et la crise des munitions aidant, l'occasion, la chair tendre, les malins se débinèrent. Chacun se découvrit un poil dans les bronches, un quart de myopie, et d'ailleurs une vocation chaude, une âme de tourneur. Les avocats plaidèrent beaucoup pour l'artillerie lourde. Les professions libérales mirent la main à la pâte. Ce fut un printemps d'usines.

Le paysan, lui, resta dans les Tranchées.

Il se tient là, dans son trou, tapi comme ces blaireaux, ces fouines qu'il connaît bien. Creuser le sol, ça le connaît, n'est-ce pas ! Il creuse, de Dunkerque à Belfort, des lignes profondes. De l'époque des semailles jusqu'au mois des moissons, il creuse. A l'heure où le raisin mûrit, à l'heure où le colza lève, il creuse. Il creuse, dans la longue terre maternelle, des abris comme des  épouses, des lits comme des tombes. Chaque tranchée est un sillon, et chaque sape un silo. Ces boyaux, ils sentent la bonne cave. Mille souvenirs champêtres fleurissent dans les entonnoirs. La terre est une grande garenne. Les copains soufflent comme des vaches à l'étable. Le flingot a un manche de fourche. Et toutes ces armes industrielles, ces engins nouveaux comme des étoiles, ces crapouillots à quatre pattes, ces lance-mines et ces tas d'obus fauves, tout a un grand air animal, un air d'animaux à cornes. La lune est toujours la lune des prairies. Il y a un merle sur une gueule de canon. De la pluie, de la pluie qui fait germer les avoines. Et le vent des tuiles passe sur les hommes de chair.

extraits des Poilus (1926), , Grasset, réédition Cahiers rouges 1987



PERPIGNAN

Vous connaissez la chanson. Par là septembre, mes amis, nous invite à être moineaux. Déjà les canicules trépassent, déjà déclinent et durcissent les grasses merveilles des beaux mois. Un vague sentiment de fuite en catimini évente et aggrave l'âme. C'est le moment où l'homme, las des splendeurs calmes, appelle à voix basse en son coeur le grand choc des vendanges.

Extrait de Perpignan (1927)


LA JONQUE DE PORCELAINE

Sur un signe, on jeta sur ses épaules un lambeau de voile, couleur d'escargot. Elle accueillit l'étoffe, s'en drapa le torse, et en mit un pan sur sa gorge. Alors Paul Jors s'approcha d'elle et baisa ses pieds. Le clerc Analute était à sa gauche, portant un livre pompeux à taches de rouille, plein de caractères latins et chinois. Et il regardait Lâ, prêt à traduire ses paroles, si toutefois elle parlait avec les lèvres, comme les Occidentales.
Elle se tenait immobile devant les grands hommes blancs. Elle était courte, avec une taille droite et des bras normaux. Entre ses joues bouffies, de la pâle roseur des madrépo-res, une petite bouche blanche, de teinte saline, respirait la subtile sagesse. Une grande tour de cheveux se dressait sur son front nain. A ses oreilles pendaient des simulacres, en forme d'enfants nus de sexes différents, et faits de matières jaspées. Ses yeux étaient noirs.
Elle parla. Elle disait la puissance, la bonté, la grandeur du mandarin Bou-Lei-San. Elle dénombra des présents et formula des souhaits. Et d'une voix à la fois humble et souveraine comme celle des Infantes, elle demandait pitié pour les hommes jaunes, qui ont de longues moustaches et de petites poitrines.

Extrait de La Jonque de Porcelaine (1927), Editions Collot, pages 78-79


DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU A MISTRAL

"Il était une fois un fils de fée qui s'appelait M. Jean-Jacques. il allait à travers cœurs et champs à la poursuite de son fol instinct, tirant la langue aux principes et l'oreille aux lois. Il pratiquait un peu l'amour, versait des larmes sous le ciel, et contait tout son cœur aux choses, son cœur, bon et mauvais.
"Je le vois grand, long, avec un front bleu de violoncelle et d'herbier. "Ses yeux étaient comme deux astres" (Prince de Ligne). Ils flamboient à mort dans un visage ruisselant de passions et de pleurs. Une inquiétude rôde, une inquiétude animale et divine, sur ces traits d'angoisse éloquente, de superbe faiblesse. Il tremble d'un délicieux tremblement d'assassin. Les beaux esprit sont à ses trousses. Lui, il classe des rhododendrons sous les tuiles dans une chambre qui sent les Alpes. Il palpite dans un halo de sentiments en robe de chambre. Il rêve, incomparablement tendre avec sa bouche charnelle et chaude. Parfois aussi il gémit, et son gémissement prend l'accent ignoble - je songe à votre "ignoble Rolla", Paul Valéry - ignoble à ravir et métaphysique en diable d'un Dieu empalé par des singes. Il y a de l'Antigone en lui, avec de l'Abélard. Plus émouvant que le saule pleureur me semble le chêne pleureur. Un Héros me plaît davantage tout rompu de défaite, un Dieu tout couronné d'épines.
"Allons, oui, l'essentiel de Jean-Jacques c'est sa candeur et sa fièvre, le mouvement de son sang dans ses veines, sa veulerie et sa pitié, son port vache, son allure sentimentale, ses rêveries louches, parfois ce pathos chaud comme une bouche, ses furies printanières et sa folle volupté, sa conscience fragile et son cœur au-dessus de tout; c'est ce mépris amer des jugements des hommes, cette désinvolture de solitaire dans une société de pommade et de verre, ce sans-souci d'enfant qui s'en fout et comment, cette langue tirée aux troupeaux de bourgeois et de commis, ces pieds de nez et ces coups de pied et ces crachats plus éclatants que des oiseaux; ce qui me plaît en Jean-Jacques, c'est son émoi devant un arbre de Savoie, cette larme pour un rien pur, ce tourment puéril et ces torrents d'extase, ce qui me plaît c'est sa poignée de main à Saint-Lambert, c'est la misérable Thérèse, c'est, l'avouerai-je? peut-être même les Enfants-Trouvés (...).
C'est le "pauvre Jean-Jacques" qui prend toute mon imagination, tout mon cœur; ce "pauvre Jean-Jacques" qui roule son âme dans son cagibi solitaire, parmi des cahiers de musique, avec l'accent de la passion et de l'humanité; cet ami; ce frère."

Extrait de J.J. Rousseau à Mistral (1928)


DON JUAN


Il lui sembla que par l'espace, l'ordre des choses était restauré... Les mouches de toutes parts revenaient à la charge. Il les chassa au diable, à coups de brindilles.
Ainsi gesticulant dans l'ardeur de la vesprée, tout à sa sainte tâche, il échappait à l'imagination. Mais dès qu'il se fut assis, il rêva. Ce cadavre sanglant lui apparut dans toute son abomination. Une fillette morte, un assassinat peut-être, car n'était-il pas quelque peu responsable? Il vit passer dans l'air brûlant des alguazils à mille galons, flambants d'or. Il connut, il reconnut ce sentiment de peur qu'il éprouvait parfois à la maraude des cerises, mais multiplié et transfiguré. Il se leva, et ram-pant sur un talus, il inspecta anxieusement l'horizon, les vignes tendres, les rideaux d'arbres, trem-blant de découvrir la coiffe jaune d'une paysanne, d'entendre le brusque bio ! biti ! d'un laboureur. Une colombe quelque part roucoula. Aussitôt, il rentra dans le fossé, le souffle en suspens...
Au bout de combien de longues minutes releva-t-il le nez ? Et s'était-il quelque peu ensommeillé dans son trou? Il lui sembla que le jour était moins chaud, l'air moins blanc. Il regarda Soledad. Horreur! elle était couverte de mouches mainte-nant, d'un véritable vol de mouches, de celles qui rachètent leur nécrophagie par l'éclat de leur émail, véritables mouches tambour-major, splendides corselets bleus ou verts, tout pigmentés d'incarnat, tout annelés d'or cru, et dont les ailes dans la lumière ont toutes les délicates nuances de l'arc-en-ciel.

Extrait de Saint Don Juan (1930), Œuvres complètes (Grasset), page 385


LE VERT GALANT
Te voici dans ton Midi! Te voici libre!
Là de Nîmes à Pau et de Limoges à Foix, avec Albi, Cahors, Toulouse, est un territoire qui de tout temps se montra accueillant aux doctrines extrêmes, aux dogmes spécieux et durs. Un peuple étrange l'habi-te, maigre et dru, sensuel et fin, tourmenté, tourmen-teur, amèrement passionné. On y parle une langue grosse et brillante, faite pour l'injure et pour le sou-pir. Les mœurs y sont rauques, triviales et pessimis-tes, le cœur volontiers charnel. Un climat brusque, angoissant et fier. C'est par excellence le Paradis de l'hérésie. C'est le Midi.
On dit le Midi. Ily a mille Midis. Du moins en gros, il y en a deux la Provence et l'Occitanie. La Proven-ce est toute gréco-romaine, bien ancrée dans l'ordre de la nature, dans les lois de l'esprit. L'Occitanie au contraire me paraît essentiellement anarchique, ex-centrique, l'âme inquiète et rêveuse, l'imagination vagabonde. Elle est livrée sans merci aux souffles de l'esprit, lequel souffle où il veut. Je l'ai toujours vue, je la vois de plus en plus très wisigothe, avec de forts apports arabes et juifs. Les Wisigoths ont occupe Carcassonne pendant trois siècles (413-719) - trois siècles marquent un pays.


Extrait de Le vert Galant (1931), Editions des Portiques
LETTRE AU SUJET D'UNE PHRASE DE JESUS II

Mon cher Pab,

Ça vous a donc amusé, cette petite phrase <mise à nu> ? Ainsi de tout Jésus II (et ce titre même est un signe, bien sûr). C'est l'histoire d'un fou, ne l'oublions pas, d'un authentique fou (j'appelle fou qui dans ce monde artificiel reste naturel). Les quatre chapitres du livre traduisent à mes yeux les quatre mouvements caractéristiques de tout homme <digne de ce nom.>. Le premier mouvement est l'amour, le pur et simple apostolat: <Homme, réveille-toi ! > Le second mouvement est l'action directe, la jolie croisade. Courir au feu... sauver un oiseau... sauver le monde... Le troisième, en cas d'échec (évident, hélas!) c'est l'appel à l'Autorité (le Pape?): la Politique. Le quatrième mouvement enfin (à la réflexion) c'est le recours au Moi, la terre ferme du Moi, la forteresse du Moi... le suprême recours, le pire, mais le seul... Le maquis de l'âme. La Mystique.

Extrait de Jesus II (1947), Œuvres complètes (Grasset), page 463
FRANCOIS D'ASSISE

Tous les pinsons du monde là-haut dans les platanes chantaient et fientaient à qui mieux mieux, et François aussi c'est toute sa fiente qu'il jetait au diable, la fiente de l'homme.
Il jetait, et ayant tout jeté il jetait encore, il jetait toujours, d'un geste automatique, perpétuel... Que n'eût-il jeté ! Si c'était une < livre de chair > qu'on lui réclamât, va pour la livre de chair! Et jusqu'à sa mère... (d'où que ce saint si tendre ne pense plus jamais à sa mère, désormais n'a plus de mère comme s'il avait rendu sa mère à son père, par-dessus le marché). On sentait que sur sa lancée il eût rendu ses oreilles, ses yeux, la totalité de son corps, restitué à son géniteur jusqu'à sa goutte de sperme...
-. Ecoutez tous, dit-il à haute voix, jusqu'ici j'avais appelé Pierre Bernadone mon père, mais désormais je n'ai plus qu'un père, < Notre Père qui êtes au ciel... >
Et peu à peu François se sentait devenir léger, simple, libre, libre, libre... On a décroché les perspectives, le champ des choses s'éloigne, le monde rapetisse. L'évêque, l'engeance humaine, la ville, tout s'étiole et s'efface. Il ne voyait plus rien, pas même ce chiche père Bernard là-bas qui ramasse en hâte un tas de vêtements et l'emporte, avarement, à reculons... Il ne reste çà et là que quelques linéaments, une moustache de soldat, un sabot de bête, un bout de crosse... Il se fait un espace immense entre François et le monde, un espace d'homme.

Extrait de François d'Assise (1947), Œuvres complètes (Grasset), page 577

LA DELTHEILLERIE

Qui étais-je donc en débarquant à Paris vers 1921 frais émoulu de mes livres et de mes prêtres? Et qu'allais-je faire à Paris? Chercher fortune comme tous les cadets de Gascogne (ou de Languedoc, qui est Gascogne et demie)? Ou, comme disent bravement quelques-uns de mes amis, faire fortune? Mais le savais-je moi-même? En vérité j'allais à Paris du pied droit, automatiquement, comme à ma patrie, comme à ma "vraie vie".
J'étais un paysan à l'état brut, sans racines spirituelles, sans véritable culture, instruit de bric et de broc (école primaire, puis séminaire). Un simple sauvage (non sans affûtiaux), venu tout nu de son patois. J'arrivais en sabots, tout chargé de messes et de raisins. Un ourson mal léché, l'innocent de village. Ourson d'aspect, cathare d'âme, paléolithique de cœur. La juvénilité, l'appétit, la fameuse " maladresse gauloise ", tel était mon lot. Avec quelques dons sans doute, si j'en crois... (et sinon, comment expliquer ce tintamarre autour de l'ourson ?).

Extrait de La Delteheillerie, Grasset (1968)


L'HOMME COUPE EN MORCEAUX

(voir le livre paru en 2005)


Pro Cinéma, article pour L'Intransigeant

L'HOMME DES BOIS (issu de Lire le pays, balades littéraires, Le passeur Editeur, 22 euros, réédition ), reproduit avec l'autorisation de l'éditeur. Voir aussi l'article de L'Humanité.


Et voilà qu'on me demande de faire le professeur! Moi, l'homme des bois. Né dans une cabane en pleine forêt, en avril, au chant du Loriot. De quoi s'agit-il donc? de votre cité? Mais d'abord fallait pas la faire cette cité de 3 millions, de 10 millions, de 28 millions d'habitants. Chez nous ça n'existe pas, nous sommes des nomades, le long des saisons, par les garrigues, les déserts et les nuages. Moi je suis naïf, idéaliste. Une espèce d'analphabète. Je n'ai jamais rien appris, j'invente. Ça s'appelle l'instinct. Les savants savent tout, c'est évident, mais l'analphabète sait le reste. D'ailleurs il paraît que le savant type, Einstein, quand il monte au tableau, personne, sauf deux ou trois ouistitis de son espèce, n'est capable de le comprendre. Amen!
Le moindre professeur évidemment vous produira un cours d'épistémologie, ou un traité de thermodynamique. Moi, l'homme des bois, je ne sais que vous montrer le soleil, la plante de mes pieds, et mon cœur, et mon cul. Je n'ai pas de préjugés, et pour moi conscience c'est science de cons. Et d'ailleurs qu'en faites-vous de vos savants? Il vous suffirait d'en prendre quelques-uns, et drôles, par les oreilles, un Laborit, un Ionesco, un Drot, et de les laisser pondre.
Pondre non pas ce qu'on vient de lire, à grosses prunelles, dans les livres, mais ce qu'ils ont dans le ventre, au fond des tripes. Allez-y mes agneaux! Mais vous préférez les copistes, une belle écriture. Ceux qui vous chantent vêpres et de l'abstraction à tout rompre. "L'expansion", disent-ils, toujours à mieux, comme les sardines. Ils triomphent avec du poids, des volumes, des formats. On ne me montre que des spectacles, des événements, des phénomènes, les pyramides, les cathédrales (qui donc sinon moi a écrit: "un homme c'est plus qu'une cathédrale! "). Moi, je cherche le plaisir, le bonheur. C'est l'ouvrier qui m'intéresse, et non l'œuvre. L'ouvrier des pyramides, l'ouvrier des cathédrales, était-il heureux?

Bon! Mais il paraît qu'il s'agit des provinces, et nommément de ma province. Le Languedoc, ou Occitanie. Vous savez qu'autrefois les rois de France ont joué des provinces comme un jeu de quilles, à coups de mariages, à coups de guerres, il s'agissait d'agrandir le patrimoine.
La province! Nonobstant que ça vousa un petit air provincial, en réalité on peut faire partie d'un vaste empire, mais votre province reste le Vivarais, ou le Yorkshire ou l'Andalousie. Au sens latin votre province c'est votre terre.
Là règne le paysan. Le commerçant, le guerrier sont des vagabonds. Un jour ils font leur travail, ils étalent leur bazar ou livrent bataille, puis décampent. Reste le paysan, l'homme du pays. Le paysan est la partie stable de l'histoire. Après le choc, il change de patron, mais sa sueur reste la même.
Le soldat a toujours été le cadet, le cagonis. Le paysan c'est l'aîné.
Moi, l'homme des bois, je me frotte les yeux, c'est étrange comme on naît à l'état civil espagnol, anglais ou russe, alors que je ne vois qu'un petit homme tout nu! Qui va communier avec son environnement, son milieu, se nourrir de son soleil et de ses forêts, se rouler dans la montagne et la mer, assimiler les herbes, les bêtes et les fruits. Bref prendre province.
Et moi, l'homme des bois, terre à terre, je demande: quels avantages, quels inconvénients?
Assurément je ne veux pas être prisonnier de l'histoire. L'histoire n'est qu'une source de problèmes, de ressentiments, de revanches, un vrai poison. Troie, Azincourt, Waterloo, vous voulez rire. Abolissons l'histoire!
Moi je suis né pour être heureux, ici, aujourd'hui, comme un hippopotame ou une libellule. Je demande à parler ma langue, à boire mon vin, à baiser ma femme. Je réclame ma province comme un agneau réclame sa mère.

Je me souviens, quand de Pieusse j'allais avec Papa et l'oncle François vers dix ou douze ans ramasser des champignons au bois de Perry, le beau cèpe noir, de garric, il me semble que j'emportais avec moi toute ma sensibilité, et qu'à chaque instant je jouissais de cette aube toute mouillée de rosée, de ces vignes en fleur déjà sulfatées du troisième sulfatage, d'un merle qui s'échappe tout à coup du taillis avec son cri spécifique, peut-être à gauche d'un serpent - on s'arrêtait toujours à la source de Pagès, si fraîche au milieu de ses prêles. Tout cela constituait ma terre, mon territoire, ma province, et je faisais corps avec chaque colline et chaque herbe, mais déjà si quelqu'un en cours de route faisait allusion à quelque prisonnier en Chine ou à quelque bataille (si revêtu de batailles que je fusse comme un poisson d'écailles), déjà j'étais prêt à prendre les armes, à prendre la plume pour protester contre l'injustice et contre le mal, protester et dénoncer, en tout cas à ma façon en les décrivant, mais comme si j'y étais, comme si c'était moi (je proteste quand je dis: je suis chrétien! Je fais appel aux deux grandes paroles de Jésus "Tu ne tueras pas! - et Aimez-vous les uns les autres! "), décrivant comme j'allais décrire bientôt Jeanne d'Arc toute nue sur son bûcher, vêtue de pucelages et de brûlures, et brûlant comme si c'était moi qui brûlais.
Je fais corps avec... Et peut-être n'ai-je jamais su que faire corps avec la vie, avec le soleil, avec une hirondelle, avec le plaisir comme si j'en étais le héros, avec le mal aussi comme si j'en étais la victime. L'homme, le moindre homme c'est moi.

Bref tout ça c'est des impondérables, quasi ésotériques, le combat entre les sentiments et le réalisme, la lutte entre la terre et le ciel, et la plume de l'écrivain s'y casse les reins. Tout ce que je sais, moi l'homme des bois, c'est que j'aimerais mourir un jour dans ce village de Pieusse, Pioussolès-Balandrans, où d'ailleurs je ne suis pas né, mais que j'ai humé, respiré, reluqué, palpé, mordu, chié, joué aux boules, foulé aux pieds, tressailli, digéré à partir de l'âge de deux ou trois ans, entre le breilh de la barque où nous lavâmes tant de lessives avec maman et notre vigne de Fourques où les comportes aux vendanges étaient
si lourdes à porter au pal, sans oublier cet endroit limoneux au bord du Rec où le ciel est si bleu, et où la pie tous les matins à 7 heures faisait son tintamarre; la mort y serait, me semble-t-il, plus étrange, plus étrangère qu'ailleurs, et quelque chose de moi y serait immortel.

J. D. 14 juillet 1977

 

 

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