Delteil (Joseph),1894-1978, une figure originale et anticonformiste de la littérature française  
   

 

Joseph Delteil est mort en 1978

"Plus je connaissais Delteil, minuscule souris blanche à l'énergie de
bison, et plus j'étais persuadé qu'il était unique. "
Jean-Marie Drot, Dictionnaire vagabond, Paris, Plon, octobre 2003

Robert Morel Jacques Chancel Max Rouquette
Henry Miller Jean-Louis Bory Musiques et textes
Henry de Montherlant Jean-Marie Drot Images

Delteil est né aujourd’hui à midi. Il est toujours plus jeune que nous. Comme monsieur Picasso,
tout ce qu’il touche ; Delteil, tout ce qu’il dit, c’est la création du monde, à la fois l’invention et
l’évidence. N’y a que les morts et les imbéciles qui ne s’en aperçoivent pas. Ecrivain exemplaire
J’aime Delteil, c’est un soleil.
Robert Morel.

Il y a chez lui quelque chose d’entièrement anormal. Qui devrait l’être pour nous. Nous avons
besoin d’une pointe dans notre flanc, l’aiguillon d’une conscience, la démangeaison de l’aventure.
Si nous pouvions lire dans son coeur, nous trouverions l’ancien et noble esprit d’un chevalier
en quête du graal, un homme de caractère parlant un fier langage.
Henry Miller.

Il jouit, il s’amuse de jouir, il s’enivre que tout soit si facile et, dans son exaltation, ne se retenant plus,
vous allez le voir, le taureau dompté, enlever sa montera (chapeau du torero) et l’accrocher à une
corne je veux dire que vous allez le voir faire quelque extravagance littéraire de cette sorte,
justifiée parce qu’elle est, comme ce geste absurde, une fleur, une fleur au sommet d’une poussee
irrésistible de joie.
Henry de Montherlant.


Hommage de...

Jusqu'au bout il aura chanté l'errance, la solitude, la fraternité, l'ivresse, le respect de la nature, l'amour des hommes. Bonjour prophète, beau voyage et au revoir...

Il s'en est allé l'ami Joseph, il campe déjà sur ses vieux territoires paléolithiques, le voici qui entre au ciel la tête de Satan au poing. J'apprends sa mort en Bretagne où vont, trébuchent et tombent les oiseaux mazoutés. Un message transmis de Toulouse par Madeleine Attal : " Delteil ne s'est pas réveillé ce matin.Ainsi je ne l'ai pas vu à son dernier moment, comme je me reproche d'avoir remis le rendez­vous que nous avions avant­hier, je devais le rejoindre prés de Montpellier en sa Tuilerie de Massane... Mais il y a eu le petit mot de Caroline : " Joseph va mieux. " J'y ai cru : il nous jouait encore un tour de sa manière, il était le soleil qui ôte ses souliers et se fait lune; c'était la nuit... Et maintenant avec les souvenirs viennent les mots, une langue, la terre son églantine, le ciel sa rose, expressions perchées au bout de l'accent. Je les entends. Il aimait l'arc­en­ciel plus que la lumière."

Fuyard du surréalisme, insolite piéton de toutes forêts vierges, vagabond d'univers symbolistes, Joseph Delteil nous laisse une oeuvre que chaque oeil devrait caresser et des " amis " qui bientôt voudront se faire pardonner leur silence en parlant enfin et pour eux­mêmes abondamment de lui. Il faudra lire ou relire Sur le fleuve Amour, Choléra, Jeanne d'Arc, Jésus II, François d'Assise, Le Coeur grec, La Belle Aude. Et aussi Les Cinq Sens, Le Sacré Corps. Ceux qui le croisaient sans savoir, ceux qui pensent encore qu'il n'y a de bonne littérature que de Paris­Salon devront apprendre à le rencontrer.

Il ne vivra plus les vendanges, Joseph. Et pourtant il recevait avec plénitude cette " odeur de prémices rouges, ce tapage de tonneliers sur les places publiques, ces ferrages de chevaux au grand air et cette lueur dans les prunelles des filles et ces caves ouvertes au vent et la nature, cette perfection "


Par un curieux hasard - bizarrerie des signes - j'écris ceci qui lui ressemble sur fond de marée noire, à l'écoute des oiseaux blessés de l'archipel des Sept­Iles, dans cet Ouest dévasté, encore attentif à ce que m'a dit le colonel Milon, conservateur de la réserve : l'humanité en sa longue histoire a souffert de guerres, de famines, d'épidémies, autant de fléaux qui n'ont pas disparu. Mais il y aura pire : un danger gigantesque et nouveau s'est abattu sur nous, il projette son ombre terrifiante sur notre avenir immédiat; c'est la pollution du milieu naturel. Delteil l'avait crié bien avant tous les autres, devinant le massacre, il y a déjà un demi­siècle... " Et la mer devint comme le sang d'un mort " , lisait­il dans l'Apocalypse de saint Jean. Il ajoutait : " Et la terre fut trouée. "

Maintenant que je le sais couché dans son lit bureau de la vieille bâtisse occitane, parti dans le haut matin d'une journée, mort à 2h30 dans les bras de Caroline, je puis parler d'état de grâce. Il s'est donc endormi au milieu de ses vignes, de ses millions de petits papiers, au bout de sa retraite prise à trente ans. Il y a un enfant de plus quelque part, il n'avait jamais souhaité qu'on le désignât comme homme Joseph se croyait ou plutôt se voulait étranger au monde littéraire, il ne jouait plus à l'écrivain, il ne se couvrait plus d'écumes mondaines et mousseuses, il était ailleurs, en liberté, innocent J'ai dessiné sa silhouette dans Le Temps d'un regard mais peut­être n'ai­je pas su parler de l'écriture qu'il avait fière, époustouflante, fantasque, guillerette. On le disait parfois impertinent, il n'était que poli, leste jusqu'au délire, A l'ébriété et tellement gourmand. Aujourd'hui, en une affectueuse complicité, à ses mots je mêle les miens et je le revois mordre, ruer, se cabrer, rire, aimer, remonter à la source pour trouver le filon primitif, l'or des bruyères.

Au début de janvier, je lui avais rappelé le dixième anniversaire des journées chaudes de 1968. Il s'en était amusé : " Moi j'ai contesté, trouvé ma justification en 1925. A cette date j'avais déjà engagé ma profession de foi qui fut rendue publique plus tard : je suis depuis ce temps contre la guerre, contre la peine de mort, pour l'euthanasie, la pilule, le nudisme, contre l'argent, l'héritage, le travail, contre la charité, l'éducation, la culture. Je suis contre, contre, contre. " Mais il était aussi pour la pureté, l'insolence, la fraternité. Henry Miller qui le connaissait a su décrire le rythme de son pas :" Delteil ne fait pas de phrases, il danse, il chante, il blague, il insulte, il fait tout sauf des sacrilèges. Il croit aux miracles, il est lui­même un miracle. Il a mystifié son monde, lui le baroque. Aux intellectuels affamés et sans palais il a donné une leçon de vie. "


Joseph me disait souvent dans ses lettres que vivre c'est faire un bouquet, inventer une musique. Triste printemps. Le chant a perdu lëun de ses oiseaux, une alouette.


Me voici à la Tuilerie de Massane. Joseph est blanc sur son lit de cérémonie. Blanc des commencements, des neiges éternelles, des poussières éparpillées. Il a sa veste Mao, son pantalon que j'appelais de zouave tirebouchonné comme aux premiers jours.

C'est son apothéose cette simple matinée funèbre dans le décor le plus somptueusement misérable Quelques meubles qui croulent sous des montagnes de pages arrachées aux revues, d'enveloppes sur lesquelles il notait, écrivait, raturait " pour ne pas gâcher le vrai papier " On pourrait dire qu'il y a un certain ordre dans cette belle pagaille... Ce qu'il souhaitait conserver est retenu par des élastiques et forme de gros rouleaux. Il y a là tous ses testaments. Cette chambre restera sa chapelle...

Je le vois maintenant descendre l'escalier à vis usé par les siècles. Trois hommes le posent dans la longue boîte dont il me parlait à ses heures joyeuses : " J'emporterai des biscuits pour le voyage et je ferai des petits trous dans le bois pour caresser la terre : j'aurai bien l'occasion de taquiner un ou deux voisins" : Il est plus sec et plus noueux que tous les ceps de toutes les vignes. Il saigne encore bleu et je me rappelle les paroles de Miller : " Il est le prophète du retour aux sources. "

Caroline se penche sur le cercueil et lui parle en souriant, en riant même : " Mon chéri tu vois comme c'est beau... Tu es bien là?... C'est comme tu voulais Joseph?... Le soleil est de la fête.. Dépêche­toi de reconnaître la route... Parle gentiment de moi à ton Dieu pour qu'il ne me chasse pas... Joseph, dès que tu appelles, j'arrive... " Brusquement elle reprend son ton de commandement : " Alors vous ne voyez pas qu'il ne peut pas dormir comme ça! Il faut lui relever la tête... Prenez mon oreiller... " Le responsable de la levée du corps croise les mains de Joseph : " Non, pas ça, s'écrie Caroline. Laissez­le libre. Je ne veux pas que la religion lui mette trop vite des menottes. " La foule des proches est muette, attendrie : on visse la dernière planche, le cercueil est poussé dehors, ultime passage de Joseph dans la grande pièce fourre­tout où nous bavardions sans souci du temps. Les couteaux sont à leur place sur le petit guéridon derrière la grande table : un pour le pain, l'autre pour le fromage, le troisième pour les fruits. Les mobiles de Calder tremblent au bout de leurs fils. Dans la cour, Gaston Bonheur. le père Cardonnel, Madeleine Attal, le professeur Bertrand, Jacques Temple, Jacques Laurens. Mots de circonstance. Les orateurs se font plaisir... comme toujours. Les vrais amis se taisent. Je regarde la vieille bâtisse cernée de pins, de platanes et d'arbres de Judée en fleur. C'est donc là qu'habitait l'un des écrivains les plus purs, celui qui avait mis de la coquetterie au style, du primesautier à l'écriture. Je comprends mieux aujourd'hui sa phrase : ÿ" Il est plus facile de changer de monde que de changer le monde. " Peut­être s'était­il désespéré!


Nous allons jusqu'au cimetière de Grabels... Joseph y restera quelques jours avant de rejoindre Pieusse. On m'appelle, Caroline me cherche, elle me veut près d'elle dans la voiture qui porte Joseph. Nous sommes tous les quatre, lui dans sa boite et sur le siège avant, le chauffeur, elle, moi. Le cortège passe le portail de l'antique domaine qui fut aux Romains. Caroline parle, parle : " Vous savez ce qu'il m'a dit avant de mourir? " J'exige que tu sois vaillante. " Puis sa tête est tombée et je l'ai gardé dans mes bras. Vous avez vu Jacques, j'ai été obéissante... Pas une larme, pas une plainte J'ai pensé toute la matinée à ce que disait son père... Certains sont pour un dieu, d'autres pour deux dieux moi je suis pour la bonté et l'attente des retrouvailles... Je sais que nous avons rendez­vous quelque part. Mais, pourquoi ces discours! Les hommes sont bizarres : ils trouvent tous les morts superbes. Joseph avait raison. Il me disait souvent :

ìQuand je serai parti dans mes nuages on me fêtera, on ira même jusqu'à me lire, j'aurai des amis qui voudront protéger mes reliques... c'est­à­dire les voler. Ma maison sera pleine d'adorateurs rapaces." " Vous savez Jacques que j'ai passé une merveilleuse nuit avec mon sublime Joseph. Son visage était de terre, de lumière, déjà au ciel. Enfin moi je n'y crois pas au ciel mais je faisais semblant pour lui. L'abbé Casy­Rivière m'avait baptisée... Je devais avoir déjà quatre vingts ans... Qui peut donner une telle preuve d'amour!"

" Je remercie celui qui m'a enlevé mon millénaire mari. Joseph n'aurait pas résisté à l'état de veuf. "

Le convoi roule doucement; sur le bord des chemins les paysans saluent l'un des leurs et Caroline toujours souriante dit bonjour de la main. Je la regarde, je l'imagine telle qu'elle devait être dans sa jeunesse, sans doute éclatante, belle, fruit de la meilleure eau et je reviens à ces lignes de Joseph dans la Deltheillerie...

" 1925... fut la grande année, l'année de la comète, le millésime. L'année de Jeanne d'Arc et l'année de la Revue nègre.

La Revue nègre! Jeanne d'Arc! On a peine aujourd'hui à imaginer le coup de tonnerre que ce fut, les deux coups de tonnerre. Elle faisait fureur cette revue nègre. Et le Tout­Paris et tout Paris accourait chaque soir au théâtre des Champs­Elysées. Non seulement le grand public mais la jeunesse littéraire, les grands artistes, l'avant­garde. Cocteau en tête, qui l'alla voir cinq ou six fois d'affilée, Crevel qui s'y abandonna pour un mois, Fernand Léger, etc. Il faut dire que cette revue pullulait d'étoiles : en tête bien sûr Joséphine Baker, une nègresse de tous les diables, mais aussi Sydney Bechet et Louis Douglas, avec des décors prodigieux

" Mais où est l'auteur?

" Qui avait ramassé à New York cette trentaine de Noirs, de nègresses, emmené tout ça à Paris, qui avait inventé le texte, monté le spectacle, où est l'auteur? Une espèce de Miss, disait­on, une jeune Américaine dans le vent qui se nommait Caroline Dudley... "

Pour cette Caroline qui près de moi caresse le bois du cercueil, pour cette madone new­yorkaise, Joseph avait quitté Paris. Il était parti pour les " les de ses origines occitanes, il avait tout abandonné, la renommée, l'encens de la jeunesse, l'amitié des grands écrivains : " Je me sauvais, me disait­il, du dérisoire ayant éprouvé tous les excès de la gloire avec les excès de l'outrage. " Il ne fuyait pas. Il faisait tout pour crier qu'écrire n'est pas un droit qu'on achète à l'école mais un pur instinct. " Tout homme est poète par la naissance, du génie plein les poches. " Il se débarrassait à tout jamais de l'atroce côté officiel de la littérature, il envoyait au diable la sotte prétention des hommes de lettres, il en démontait le bazar. Descendu des planches il lui fallait devenir invisible. Sa journée était faite. Et déjà sa vie et bientôt son vin.

Il me parlait parfois de son arrivée à Paris, " paysan à l'état pur, sans culture, instruit de bric et de broc, simple sauvage venu de son patois, en sabots, tout chargé de messes et de raisins >, ourson mal léché, lièvre malin. Je m'étonnais de sa mémoire, il connaissait par coeur toutes ses oeuvres. Je le savais encore fou d'imagination, mélange de laboureur matois, de pieux libertin et de naïf surréaliste. Bûcheron du langage.

Superbe histoire que la leur, mariage providentiel s'il en fut que celui de Caroline et de Joseph, l'alliance du tirailleur avec la nègresse blanche...


Nous sommes à Grabels. Les voitures vont au pas. Elle a pris ma main, l'a serrée très fort. Elle regarde la boîte de Joseph.


" Le voilà

notre innocent

mort

de la mort des anges. " (…)


Jacques Chancel

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Hommage de...


Curieux destin que celui de ce petit vigneron solide et maigriot, le rire caillouteux, le mollet sautillant, monté de l'Aude à Paris sitôt finie la guerre, celle de 14. Dans une capitale offerte aux vertiges nègres ou américains, en proie à un sabbat qui élisait un bar pour haut lieu et devait trouver beaucoup plus tard en Maurice Sachs son mémorialiste averti, le Rastignac des Corbières débarque en sabots. Mais des sabots si joliment chantournés , si astucieusement cloutés qu'ils allaient pétarader fort haut dans le concert des années folles. On s'aperçut très vite que ce gentil troubadour, tout de suite couronné par l'Académie française, sensible aux charmes de la blanquette de Limoux et à l'azur des ciels d'entre Languedoc et Pyrénées, n'avait pas les deux pieds dans le même sabot. Il frétilla du côté des surréalistes, participant vers 1924 (il a trente ans) au groupe qui, sur les traces d'Apollinaire, autour d'Ivan Goll, avec pour compagnons Crevel et Reverdy et pour bannière sa revue Surréalisme, travaillait d'arrache­pied à fondre rêve et réalité dans l'espoir d'atteindreune surréalité capable de résoudre les contradictions du conscient et de l'inconscient.

Première prose : Sur le Fleuve Amour, dédié à Maman, à la Vierge Marie et au général Bonaparte. Cette dédicace donne le ton - un ton qui mêle celui de l'époque et le ton propre à Delteil : la provocation candide. Delteil joue au barbare avec une naïveté si flambante qu'elle paraît aussi fabriquée que ses sabots. Livre lu à toute vapeur que ce roman pseudo­bolcheviko­sibérien. Histoire échevelée pleine de bruit et de fureurs soigneusement feintes, bourrée d'un humour saccageur et rigolard, de clins d'oeil, de pitreries dignes d'un potache doué pour les lettres mais trop chahuteur hélas! pour obtenir le tableau d'honneur. Suivait Choléra, dédié, cette fois, à Dieu, en toute simplicité. Delteil fait feu des quatre fers. Le pseudo­bolcheviko­sibérien cède la place au pseudo­autobiographique érotico­épique, mais c'est le même galop, les mêmes pétarades. Puis parut Les Cinq Sens, le premier chapitre précédé d'une déclaration qui encore aujourd'hui me plonge dans un ab"me de perplexité nuancée de fou rire :" Je n'ai qu'un but : plaire aux femmes; qu'un moyen : ma langue. Utilisons du mieux possible les ressources de mon palais."­


C'est alors - en 1925, il a trente et un ans - que Delteil fut victime d'un très grave accident. Il eut le Prix Fémina. La langue de Delteil faisait merveille. Avec un bel élan, certaines de se placer " dans la brise " (comme on dit aujourd'hui) en couronnant une Jeanne d'Arc Arts Décos et sans doute satisfaites de récompenser un homme qui, uniquement soucieux de plaire aux femmes, chantait à voix très haute une héroïque fille de France c'est­à­dire une espèce de consoeur, ces dames votèrent pour Delteil. Jeanne d'Arc était dédiée aux âmes simples, aux coeurs fous, aux enfants, aux vierges, aux anges. Ceux qui n'étaient rien de tout cela dénoncèrent une irrévérence agressive là où il y avait surtout gentillesse et excès d'habileté, c'est­à­dire maladresse. Bref il se produisit une manière de scandale. Le malheur voulut que le troubadour consacré par Paris ne se sentit plus. Le Prix Fémina, qu'il confondit avec la gloire, lui monta à la tête comme sa chère blanquette de Limoux. Ses sabots ne se contentèrent plus de pétarader, ils pétèrent le feu. Sont annoncés des romans intitulés Le Soleil, La Nature, La Vie, Histoire générale de la Révolution française; des épopées biographiques : Adam, Eve, Napoléon, La Vierge, Bébé­Cadum, etc. etc.. Sans compter - langue oblige? - une histoire générale de la Femme, d'Eve à nos jours. On ne sait plus (l'a­t­on jamais su?) quelle était la part du canular piaffant et celle d'un confusionisme alarmant. Mais Delteil avait décidé qu'il avail la tête épique.

Il avait aussi décidé que Jeanne d'Arc était sa soeur. Une Poilue d'honneur. De cette Poilue aux vrais Poilus de 1914 ­1918, il y avait qu'une glissade - dangereuse mais tentante. Les Poilus, épopée, fut dédié (avec, en dépit des meilleures intentions une lourdeur gênante) " aux morts pour qu'ils vivent! aux vivants pour qu'ils aiment! " Puis c'était un autre Poilu, La Fayette, par ailleurs frère de Jeanne d'Arc donc de Delteil - on ne sort plus de la famille. Enfin un petit Tondu : Napoléon. Tout cela paraissant au milieu des fanfares et des vols de cloches. Des Epopées, Delteil sauta aux Mystères. Il dédia Don Juan au grand Barbey, au grand Huysmans, au grand Bloy. Jeanne d'Arc, Les Poilus, La Fayette, Napoléon, Henri IV, Don Juan : il y en a vraiment pour tous les goûts. Le feu l'emporte sur la logique.

Les surréalistes, on s'en doute, ne suivaient plus depuis belle lurette. La gloire bourgeoise les écoeure. André Breton excommunia proprement Delteil par une lettre foudroyante où il traduit Jeanne d'Arc de " vaste saloperie " , accusait son auteur d'avoir commis " d'infâmes plaisanteries sur l'amour " et de n'avoir au bout du compte qu' " un goût maniaque de la vie en ce qu'elle a de plus moche - vous ne rêvez jamais " Pareil verdict entraînait une condamnation sans appel.

Le bouquet d'artifice fit long feu. Les Années Folles étaient mortes. On se réveillait avec des cendres plein la bouche. Dès 1927, le rideau, dit Maurice Sachs, s'était levé sur un autre spectacle, la Crise, pièce dramatique en dix tableaux. Il faut croire que les écrivains flamboyants comme Delteil ne conviennent pas aux périodes difficiles. Ainsi que le Rhône se perd à Bellegarde, il y eut une perte de Delteil. Le troubadour opéra un repli fort sage vers les villes et la paix soleilleuse de son Midi. Mais était­ce vraiment sagesse? ou rongeait­il son frein? Et, brusque résurgence. Imperturbable, à peine étonné, minutieusement étonnant, toujours coquin et coquet, Delteil reprenait son tour de piste là où il l'avait laissé. Le tambour se reprit à rouler. De plus en plus fort comme chez Nicolet. Après Don Juan, Jésus II. Du mysticisme à bride abattue. Du vocabulaire cul par­dessus tête. Du langage à toute vapeur. Mais le coeur des lecteurs matraqués par les déceptions post­libératoires n'y était plus. On estima que Delteil mimait le délire avec un peu trop d'application. Cela faisait beaucoup de bruit pour pas grand­chose. Nouveau silence. Nouvelle résurgence. 1960: François d'Assise. Le mysticisme s'affirme avec une allégresse souvent entraînante mais le délire s'essouffle, il verse parfois dans le halètement célinesque. On regarda avec réprobation ce vieux monsieur scandaleusement alerte qui avait le coeur, à son âge!­ de faire les pieds au mur.

Et voilà qu'aujourd'hui Joseph Delteil, au terme de sa caracolade, songe à son salut littéraire. Il avait jadis trompeté dans Les Cinq Sens : " J'empoignai la Littérature à la face et je lui passai sur le ventre. " Bravo, c'était agir à la hussarde. De cet exercice sportif était né un enfant. Le voici donc, soigneusement débarbouillé, prêt au vrai baptême : celui de la postérité. Près de trente ans après le viol. La littérature porte plus longtemps que les éléphantes.

Oeuvres complètes, ainsi s'appelle l'éléphanteau bien léché ­ 695 pages sur vergé de Voiron. De cette oeuvre forcenée et forcée, dont le père avait trop souvent le tort de confondre la littérature avec le bagout exhibitionniste ou la prouesse acrobatique, j'avais conservé d'excellents souvenirs. Mille détails : du pittoresque à revendre; du cocasse à foison; des pirouettes jolies au détour des phrases; des gaillardises parfois voyantes mais souvent savoureuses. J'y suis retourné voir.

Ces oeuvres complètes sont très incomplètes. Manquent : Les Cinq Sens, Les Poilus, La Fayette, Napoléon, Le Vert Galant. Ecrivain d'humeur, rien que de normal à ce que Delteil réagisse avec humeur devant ses livres, et rien de plus glaçant que les gerbes d'étincelles quand le feu du moment les a quittées. Delteil entend ne laisser derrière lui qu'une oeuvre saine, authentique, définitive. " Définitive " ­ bon. " Authentique " qu'est­ce à dire? de l'adjectif authentique, comme de l'adjectif valable, on ne se méfie jamais assez. Quant à " saine " …Personnellement je trouve très saines les oeuvres de Gide - cela m'étonnerait que tout le monde partage cette conception de la santé en littérature. Bref, Delteil a beaucoup sabré. Ne discutons pas le principe de cette autocensure : un créateur est maître de sa création, assure­ encore qu'un auteur se révèle la plupart du temps fort mauvais Juge de ses propres oeuvres et que les parties qu'il estime mal venues, le critique les trouve précisément plus révélatrices, donc plus intéressantes, que les parties réussies. Toujours est­il que nous disposons aujourd'hui et cela, ne varietur, du " vrai Delteil " Delteil, tout Delteil, rien que Delteil. C'est Delteil qui nous le jure.

Oui : dans ce gros livre d'images aux vives enluminures (avec une préférence marquée pour les couleurs crues), l'artifice l'emporte sur l'art. La langue s'abandonne à un ramage que menace la verbosité, même lorsque les trouvailles y abondent. Regardons par exemple ce cornichon " d'un vert si vif qu'il en paraît écarlate " Il est dodu et humide, plein de grâce et d'acide cornique, un peu libidineux et d'une forme paradoxale. Il est nourri d'urine et de bouse de vache. Il fleure le plein azote et il éclate de graisse. Il est hilare et nu " Le charabia est certes très souvent allègre, emportant, mais c'est tout de même du charabia. Quant à la licence verbale, mon dieu... Le verbe " chier " , qui n'est guère joli " en soi " , n'émeut plus que les dames patronnesses des provinces doucettement ignorées par l'Histoire, et le mot " nichon " est d'un autre âge.

Cela dit, il émerge, de tout ce fracas, un véritable tempérament. Quand ce petit homme au galop assure, poing sur la hanche et mouvement de menton adéquat : " J'ai la tête épique " , c'est vrai. Ce vent un peu fou, cette naïveté claire, ces malices un peu cousues de fil blanc, et jusqu'à cette grossièreté un peu brouillonne, ce sont celui et celles de l'épopée. Il aurait pu ajouter : " J'ai le coeur lyrique. " Cela aussi est indéniable. Et non seulement à cause de ces déclarations du genre claironné qu'il aime tant : " L'Art c'est moi " ou : " Ce que j'aime dans un grand homme c'est moi, mon héros et mon moi idéal " - mais parce que d'un bout à l'autre de cette oeuvre l'individu Delteil existe. C'est lui qui chante, et c'est lui qu'il chante même lorsqu'il raconte à sa manière la vie de Jeanne d'Arc ou de Francois d'Assise. Ses biographies se situent aux antipodes des biographies à la Maurois. Elles ne sont pas historiques mais passionnées - et passionnelles. Ecrire la vie d'un homme, pour Delteil, ce n'est pas narrer ses faits et gestes mais inventer son âme. Ou plutôt : Delteil n'invente pas l'âme de La Fayette ou de Don Juan, il leur prête la sienne. Et c'est alors que cette oeuvre, qui risque dangereusement de paraître agaçante et démodée à force d'affectation et de préciosités datées, emporte la sympathie.

Il y règne la chaleur humaine - une chaleur à odeur de silex et de raisin mûr. Chaleur des sens, d'abord - et ce n'est pas hasard si un des premiers romans de Delteil s'appelait Les Cinq Sens (je regrette son absence dans les Oeuvres complètes : j'aime cette extravagante histoire d'humanité menacée par la peste et déménageant vers le pôle Nord. La sensualité de Delteil s'enracine dans la terre, dans le gras de la terre; c'est elle qui colore le vocabulaire, inspirant à notre artisan de la phrase (il y a du Joseph menuisier dans notre Delteil) un goût physique pour le mot savoureux, pulpeux, qu'on fait juter sur la langue comme une prune tiède. Delteil ne coiffe pas le vieux dictionnaire du bonnet rouge; tout ce qu'il demande, c'est une " syntaxe avec des seins " Et tant pis (ou tant mieux?), si les vertiges du pelotage l'entraînent vers les " mots à moustaches " et les " phrases à poil " Regrettons plutôt que Delteil ne connaisse pas la verve torrentielle d'un Rabelais ni la violence hallucinée d'un Céline, qui, eux aussi, avaient la tête épique.

Chaleur du coeur, ensuite. " Un roman est une combinaison de coeurs. " Tous les livres de Delteil sont des livres d'amour. Amour de l'être humain qu'il ne veut " chanter " qu'à travers ses illustrations les plus réconfortantes. Amour de la vie, de la vie naturelle bien sûr, dont il chérit exemplairement, emporté par un symbolisme facile mais efficace, le grain de mil, l'oiseau, la rosée. Confiance dans l'homme : l'oeuvre de Delteil est d'un optimisme claquant comme un drapeau. Amour de Dieu, enfin : l'homme est un animal qui cherche Dieu, exemple : Don Juan, ou plutôt Saint Don Juan. Les biographies passionnées, épopées ou mystères, aboutissent à Jésus et à François d'Assise. Dans notre monde chaque jour plus inhumain, Delteil, en proie à un mysticisme où l'on retrouve la naïveté matoise du paysan en sabots, prend " le maquis de l'âme " , " le maquis de Dieu. " Il y opère la forte conjonction d'un style d'écrire à la gauloise et d'un style de vivre à la française (à la saint François).

Delteil après tout s'est peut­être trompé d'époque. Poète baroque, on l'imagine assez dans le XVIe siècle d'avant les guerres de religion, vers 1540. Il travaillerait lui aussi à la défense et illustration de la langue française, fignolant des diminutifs, mignotant des mots composés, lançant un coup d'oeil mélancolique vers les succulentes fatrasies médiévales. Gentiment dévoué à l'alouette des blés chère à Ronsard et à du Bellay, il se chaufferait avec reconnaissance au soleil non encore sanglant d'un humanisme tout neuf.

Jean-Louis Bory " Tout feu, tout flamme "


JEAN-MARIE DROT

Dans son Dictionnaire vagabond, Jean-Marie Drot évoque les êtres , et notamment les artistes et écrivains, qui ont compté et comptent pour lui. A la lettre D, c'est naturellement Joseph Delteil qu'il présente : " Avec Delteil, dit-il, je n'en finirai jamais ".
Il retrace l'histoire de leur amitié à travers quelques scènes et rencontres. Ce qui les rapproche c'est aussi une histoire familiale qui les fait cousins ou frères par-delà les distances qui séparent la Lorraine de Jean-Marie Drot du Languedoc de Delteil.
Voici deux extraits de cet hommage, sensible et profond.

Rencontre : " Goliath citadin auprès d'un David des champs et des bois " (Jean-Marie Drot)

Dans ses cheveux j'ai respiré un parfum de plantes sèches et de lavande que j'ai si souvent par la suite retrouvé en ouvrant les enveloppes de ses lettres. Malheureusement, quand je les relis aujourd'hui, il n'en reste rien. Tout s'est évaporé; néanmoins, je suis sûr qu'en ce moment, au-dessus de mon épaule, Delteil regarde affectueusement ce qu'affectueusement j'écris sur notre première rencontre à la Galaube. Le 4 août 1970. Longtemps, ce jour-là, le long de la Rigole nous avons marché, formant un couple disparate, avec un petit côté Laurel et Hardy.
Entre nous la différence d'âge n'a jamais compté. Au fil de nos rencontres, de nos conversations à bâtons rompus, peu à peu nous avons découvert nos ressemblances, nos engouements pour les mêmes livres, les mêmes poètes, les mêmes plats lentement mijotés. Très vite il a été clair pour moi que nous appartenions à la même famille: mêmes origines paysannes, même attachement à la terre de nos ancêtres.

"Eh bien, la vie est courte et l'éternité m'emmerde! " (Delteil)

A saint Paul le moraliste, l'ennemi juré de la femme, ils préféraient François d'Assise (dont Delteil écrira la biographie imaginaire). Marie et Joseph avaient la foi du charbonnier mais il m'a semblé que s'y mêlaient aussi des parfums panthéistiques, quelques traces de superstition, voire un penchant pour des pratiques de magie blanche (ou noire) qui, en d'autres temps, leur auraient valu les bûchers de l'Inquisition. "Par-delà nos ancêtres, c'est tout le monde animal et végétal que je me sens dans les moelles: le coquelicot, le peuplier, la méduse, le renard et le lion... " A l'exception de la méduse et du lion qui n'abondent pas en Lorraine, je suis persuadé qu'en cachette de son confesseur ma grand-mère Marie pensait de même. Plus de quarante-cinq ans après sa mort, vingt-cinq ans après celle de Delteil, je réalise qu'après leur double disparition j'ai été coupé d'un univers sacré mais peuplé aussi de présences tutélaires. Depuis, j'ai couru les routes, sachant que j'ai perdu certaines clés, oublié les deux ou trois mots de passe qu'ils m'avaient transmis. Les oiseaux, les arbres, les sources, les chats me sont moins familiers. Je comprends mieux ce que le mot " orphelin" sous-entend de solitude. Certes, Marie et Joseph rôdent toujours dans les parages, mais ils restent muets.
A l'instar de Joseph qui dans sa jeunesse avait soigneusement noté quelques phrases de Huysmans, peu à peu dans mon " carnet bleu" je me suis constitué une anthologie delteillienne. Je ne m'en sépare jamais: c'est mon viatique. Une sorte de bréviaire ironiquement aphrodisiaque. Un psautier portatif. Mon réveille-matin. Ma prière du soir. Mais refusant de retourner au catéchisme, j'ai butiné presque uniquement auprès du Delteil païen, l'auteur de Choléra, Saint Don Juan, et surtout des Cinq Sens (peut-être le livre que je préfère). J'en donne ici quelques exemples qu'il aurait été épatant de faire mettre en musique par Léo Ferré ou par Charles Trenet, un autre ami de Joseph.
" Le paradis ce sera le comble de l'érotisme. "
"C'est la peau qui a raison. "
" La calleuse volupté de vivre. "
" Le sexe, la vieille garde paléolithique. "
" Hors du corps, pas de salut. "
"Le corps, toujours le corps. Rien que le corps. "
"La tête, voilà l'ennemi. "
"L'idéal, c'est le rut. "
" Bref, la vie à poil. "
"Le coït, ce jaillissement d'étoiles; les étoiles, cette volée de sperme. "
" Prends le départ tous les matins, comme Colomb pour l'Amérique, à beaux yeux neufs, exprès pour toi le soleil se lève, avec tes jambes de la Genèse, tes oreilles capitales, et tout ce sang dans tes veines comme un troupeau de gazelles. .. V as-y, vas-y! Tout est à toi, toutes les femmes, tous les soleils, va-y, vas-y! "

Max Rouquette
LES ROSEAUX DE MIDAS

                                                       14 avril 1978

 

LE DÉPART DE DELTEIL

Départ de Delteil. Dans sa maison de la Massane. C'est un beau jour de soleil et de froid. Nous nous groupons peu à peu devant la maison, la vieille tuilerie où, il y a près de quarante ans, il vint se retirer. Alentour, les vignes où je le vis tailler seul sa vigne, un matin d'hiver, dans le froid, comme aujourd'hui. Je ne venais pas souvent le voir, car je n'aimais guère ses façons de jongleur des idées, qui faisaient de lui une sorte d'écureuil. Comme s'il voulait se cacher derrière ces artifices, à la parisienne, pour mieux garder et sauver son être. Autour de ce jeu il avait fini par rassembler des tas de gens qui trouvaient là, pour leur grande part, occasion de se frotter à la gloire, sa gloire foudroyée à son sommet et puis rebâtie, laborieusement, dans les mystères du silence et de l'exil. Je dis l'exil volontaire, car son monde, à lui, n'était pas son pays natal ou sa province, mais Paris et son Montparnasse, au temps où il était jeune écrivain.

[...]

Mais le froid me poussa dedans. Là où travaillait Delteil. Dans le fourre-tout de cette grande salle où il écrivait, près d'une table chargée de serpes, de sécateurs, d'outils de toute sorte, de greffons, parfois, d'un poêle qui répandait plus de fumée que de chaleur; aux murs, une fortune de tableaux surréalistes ou cubistes, signés de tant d'amis qu'il avait eu, en son temps de Paris, et accrochés là, n'importe comment, on eût dit un peu au hasard.

 Je l'aurai vu. Ou plutôt, je vois d'abord ses pieds, ses jambes raidies de coq. Posé  sur une couverture, deux hommes le portent dans leurs bras, grande et mince poupée grise, avec ce vêtement que je lui connus toujours, en semaine comme le dimanche, rapetassé cent fois, court comme le veston de Charlie Chaplin. Et voici qu'apparaît le museau de petit renard tel que vivant; on dirait qu'il dort, simplement qu'on le change de chambre. Ils le portent ÿ comme un enfant avec une douceur de mère. Le cercueil n'aurait jamais pu passer, ni surtout tourner. C'est ainsi que nous pûmes le voir. Mieux que sur un lit, où il aurait été paré, dans une pose dite « d'éternité ». Cette image dans l'escalier, bien plus proche de sa vérité, un peu «caprine». Une manière de sortie « à la Chaliot », une grimace à la mort, un retour à la mort paléolithique.

 

 

 

 

 
   

 

 


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